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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 15:27

 

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Dashdorjiin Natsagdorj (1906-1937), poète mongol

 

Pierre Noire (nouvelle)

 

Les nuits d'été sont courtes, et le soleil est déjà haut  dans le ciel à huit heures du matin.  Je suis à peine éveillé,

j'allume une cigarette, et je sors mon journal, qui est dessous mon oreiller, en pensant à ce nouveau jour.

Quelques mots confus dans mon journal me sont difficiles à lire. "Samedi, 30 août. Pierre noire.Nina." La signification

de ces mots est déjà oubliée et obscure. Je la lis une nouvelle fois, lentement, et je m'arrête au dernier mot : Nina.

 

Nina est le nom d'une fille que j'ai aimé autrefois, et ma mémoire s'allume comme de l'electricité pendant

un instant, me ramenant aux jours où je l'étreignais et l'embrassais à l'ombre d'un orme.

Excité par l'image apparaissant au bord de mes cils,  je me mets à nager dans de vieux souvenirs. Je suis de plus

en plus ému par cette nage; l'image se transforme en rêves, et je m'assoupis. Réveillé par la cendre de cigarette

tombant sur mon torse, je commence à penser de nouveau à la signification de ces quelques lignes. A la simple

évocation de ce prénom, il me souvient de la jeune et mignonne fille dont je tombais amoureux il y a 7

ans de cela,  et dont je fus séparé ensuite par des montagnes et des mers; mon coeur se serre.  Ne sachant pas

où elle pourrait résider, j'essaie de la trouver mais j'échoue,  et me voici effaré par son absence.

 

Mais aujourd'hui, une petite flamme adoucit mon coeur, en voyant son nom parmi les mots vides de sens inscrits

sur le journal. La note pourrait être son rappel, écrit lorsque nous nous séparâmes, mais le sens en est encore

confus. Les mots ne pouvaient pas n'être qu'une simple note, car Nina n'était pas une simple femme; elle était une

scientifique; considérant qu'il me serait peut être possible de la retrouver si le sens des mots se révélait enfin,

je réclamais une tasse de thé, toujours dans mes pensées, toujours étendu dans mon lit. Mon cuisinier me

dévisage, l'air sérieux, et me demande :

-Aya, Danjaad (mot chinois pour désigner une personne de respect)

allez vous bien ? Êtes vous malade ?

- Je vais bien.

-Je m'inquiète pour vous, vous ne semblez pas dans votre assiette.

-Merci, merci, je suis simplement fatigué.

 

Je me retourne, tirant la couverture dessus ma tête pour continuer dans le cheminement de ma pensée. Le

cuisinier me quitta, en murmurant"aya". La seule solution parmi les quelques mots était la date : Samedi

30 août.  Pierre noire devait être le nom d'un lieu,  et cela pouvait être un lieu de rencontre. Cet ensemble

m'apparut comme la signification correcte, et je me mis à chercher la date sur un calendrier.  Nous sommes

aujourd'hui le 30 août, samedi. Jaillissant hors du lit, j'ordonne à mon cuisinier de seller mon cheval.

 

Il me considéra avec de grands yeux et sortit en marmottant

"Que se passe t-il danjaad ?" puis  "Aya, cheval sellé !" cria t-il et je me levai promptement

empoignait mon fouet et me hissait sur le cheval. Mais je demeurais lors assis 

à scruter les oreilles de mon cheval un long moment, ne sachant quelle direction

prendre pour rallier Pierre Noire. Mon cuisinier traînant autour de moi, 

marmonna "Qu'y a t-il encore ? Avez vous oublié quelque chose ?"

Le cheval rétif ne supporte pas un long regard sur lui, et hennit pour que

nous nous mettions enfin au trot vers quelque part. Il fit quelques pas

vers l'ouest tandis que je relâchais les rênes; je décidai alors d'aller vers

l'ouest, selon l'intuition de ma monture. 

Soudain, je me rendis compte compte que je m'étais avancé vers un désert,

où on ne trouvait pas âme qui vive à des kilomètres.

J'étais assoiffé, et mon âme gémissait de solitude.

Bien que le cheval suait, il n'avait pas l'air exténué. Je continuais à chevaucher

des kilomètres contre le vent, surmontant des collines. J'ouvrais ma tunique

et atteignis la vaste steppe ouverte, au sol marécageux parsemé de buissons

de salicorne. Aux quatre directions,  je ne vis rien d'autre que des nuages sombres

dans le ciel, menaçant de pluie. L'état du désert n'est pas plaisant.  Je restai

un moment perdu dans mes songes. le bruissant vent d'automne m'attristait.

Je me perdais dans le désert immense au lieu de retrouver Nina.

Soudain, l'oreille de mon cheval se dressa, éveillée par un bruit.

 

Un animal -impossible de dire s'il s'agissait d'un loup ou d'un renard- accourut vers moi;

Je ruais vers lui. Ce n'était ni un renard, ni un loup, mais un chien.

Le chien remua la queue et nous conduisit vers l'ouest. Il me faisait l'effet d'un chien

de garde ou de chasse, et je trouvais là espoir de trouver quelqu'un enfin.

Nous galopâmes ainsi en suivant le chien.  Il nous éloignait de la steppe

insalubre,  et le paysage se transforma en des confins montagneux

couvert d'herbe bien verte, une chaîne de montagnes à l'extrême nord ouest

que longeait en jasant un fleuve à ses pieds.  Nous passâmes une colline. Le chien ralentit

sa progression, et bientôt j'aperçus un taudis poussiéreux. Aucun bétail

ne se distinguait, des arbustes maigres poussaient à l'entrée de cette

habitation. Un homme en sortit et salua le chien. J'étais heureux de pouvoir me reposer,

bien que je ne trouvasse pas Nina en ces lieux, car durant la moitié du jour

je m'étais éreinté sur le dos du cheval, et ce périple m'avait semblé avoir duré

un mois. Je sanglai mon cheval à l'extérieur et suivis l'homme dans la cabane.

Il s'assit posément du côté gauche. Je le saluai après m'être assis sur un lit

en peau d'antilope, plus à l'arrière, au fond à droite de la cahute. L'homme semblait avoir la trentaine,

et portait un pantalon de jean avec une ceinture de cuir.

Il parlait un étrange dialecte. Une personne, couverte d'une peau de mouton

étant étendue à gauche,  et une tête grisâtre surgi de dessous les couvertures.

L'homme me servit un bol de thé, qu'il gardait au chaud en le posant sur des cendres

brûlantes, et un plateau de viande de marmotte. Bien que le thé eut un goût d'eau de pluie

et la viande une saveur aigre, ma faim et ma soif me convainquirent de manger et de boire. 

J'interrogeai ces gens à propos de "Pierre Noire".

"J'ai vécu ici depuis mon enfance. Je suis un chasseur et je connais bien ces lieux." 

Mon coeur se met à battre dans ma poitrine, mais je fus déçu par les propos qu'il tint

ensuite: "Je n'ai jamais entendu parler d'un tel endroit". Je me sentis impuissant, et ne savais

plus où aller.

La Terre est vaste, et personne ne sait où se trouve Pierre Sombre. 

Mes tentatives de recherche pourraient échouer pendant cent ans, mille ans

de recherches aux quatre coins du monde. Mais penser à Nina me fait souffrir;

Je m'asseyais en méditant ces pensées. Puis une vieille femme qui était étendue

à ma gauche, redressant à peine sa tête, se leva et pria devant une sorte d'icône;

l'homme l'appella "Grand-mère, grand-mère' avec une voix emerveillée.

J'en déduisais que la vieille femme était en train de procéder à son culte nocturne,

et j'envisageais de partir dès que je le pourrais.  Elle retira alors quelque chose

de l'icône, le donna à l'homme et dit " Mon fils, ceci appartenait à tes ancêtres. 

Le garçon pourrait trouver l'endroit qu'il recherche s'il trouvait une pierre pareille

à celle ci."

 

J'ouvris grand les oreilles pour mieux percervoir ce que la femme marmonnait.

Elle poursuivit : "On dit que c'est un objet précieux rapporté d'un lieu inconnu".

L'homme considéra l'objet et se lança dans une litanie de reproches " Tu deviens

sénile, grand-mère.  Cet homme se perdra par ta faute", dit-il en posant la pierre

sur la table. Je m'empressai de la prendre et la fit tomber au sol, surpris par sa 

lourdeur. La pierre est fendue sur le côté, je la reposai sur la table.  Alors,

quand la lumière du crépuscule vint s'étendre sur la fente de la pierre, la pierre

se mit à briller. Mon intérêt pour la pierre se ralluma, et je me décidai à trouver

l'endroit d'où cette pierre pouvait provenir. 

 

J'étais au pied de cette montagne que j'avais aperçu au loin quelques heures

avant notre conversation dans la hutte. Je franchissais la profonde rivière

qui courait sous la pointe de la chaîne. Le sol y était bourbeux, et aucun chemin

ne se dessinait. Aucune vie animale alentours, n'étaient quelques corbeaux

tourbillonnant dessus ma tête. Le ciel s'assombrissait, et il devenait difficile 

d'examiner les pierres. Je grimpai plus haut, en me méfiant des chutes de pierre.

J'étais déjà dans la forêt profonde, et la pluie, que les nuages avaient contenu jusqu'à la mi-journée,

 se mit à tomber. Des vents puissants soufflèrent, les arbres bruissaient et le tonerre rétentit.

 

.  Sous mes pieds, tout devenait de plus en plus bourbeux. Un loup hurlait

quelque part. J'étais complètement déboussolé. J'oubliai le but de mon expédition

et l'examen des pierres, et ne songeait plus qu'à sauver ma vie. J'avais beau croire

en la science, des démons mauvais vinrent envahirent mon esprit.  La pluie redoublait,

des éclairs lacérèrent le ciel, le sol devenait de plus en plus inextricable et j'avais quasiment

perdu toute trace du chemin de retour.  L'endroit était rocheux et effrayant.

Le nom Pierre Sombre était juste. Il est impossible que Nina puisse se trouver

en des lieux si épouvantables.

Je décidais d'attendre le lever du jour. Mon cheval est effrayé par quelque chose,

et hennit frénétiquement. j'en frémis jusqu'aux os. La chose qui a suscité son effroi

était brièvement visible dans les ténèbres, mais a disparu. J'ai tenté de la suivre, 

mais je n'ai pu la retrouver. Ma Nina a disparu, ma Nina est perdue à jamais. 

 

 

d'après l'adaptation de A. Delgermaa (traduit de l'anglais par E. Dupas)

 


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commentaires

Nounedeb 13/04/2012 07:18

Étrange silence. Peut-être vacance, ou mûrissement pour d'autres traductions, ou gestation racbounienne? J'espère que tu liras mon pantoum, et que tu me laisseras un com., même critique...
Salut.

poesie-et-racbouni.over-blog.com 14/04/2012 15:04



Alors allons voir ce pantoum... Je suis là, tapi dans l'ombre...



Alice 05/04/2012 18:41

Merci de nous faire connaître cet auteur.
Amicalement

poesie-et-racbouni.over-blog.com 14/04/2012 15:04



serviteur, madame



Nounedeb 04/04/2012 17:41

J'ai bien aimé cette nouvelle. Je m'en suis lointainement inspirée pour un poème qui paraîtra demain.

poesie-et-racbouni.over-blog.com 14/04/2012 14:57



Serviteur, madame



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