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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 20:10

 

texas1.jpg

 

 

Edgar de Beauregard

 

 

Lors d'une pénible errance au Texas, je rencontrai Edgar de Beauregard, pompiste d'une station service solitaire,

 plantée comme un oasis de pétrole sur un aride tronçon de la route 40 qui mène au Nouveau Mexique.

 

Descendant de mon véhicule pour faire le plein en cette aire de Salut, je vis que le maître des lieux était fort gros : je lui attribuai mentalement la conformation d'un hamburger épais et rond. Il était d'ailleurs si  gras et lourd que son pantalon jean devait être soutenu par des rudes élastiques qui semblaient prêts à se détendre violemment à tout instant. Torse nu sous les bretelles, Edgar s'avança pataudement vers moi en s'épongeant le crâne  avec une serpillère d'une écoeurante saleté. Il trônait sur cette incarnation d'obésité une face bouffie, dévastée par le soleil atroce du Texas, et qui ne devait pas souvent se présenter glabre..

 

Une semaine auparavant, J'avais entendu dans les conversations de zinc des estancos de White Deer ou de Skellytown qu'il résidait en un certain point de la route 40 un homme qui avait lu autant de livres qu'il avait ingurgité de hamburgers, ce qui n'était pas loin de représenter la totalité des ouvrages imprimés existant ici bàs.

 

Un musculeux barman navajo à l'érudition médusante avait même affirmé devant un auditoire de fermiers aussi pantois qu'aviné  : " à Lake Meredith les gens de bonne foi disent que cet homme considérait tout  pan de littérature, tout "isme", tout essai philosophique, article de revue savante, somme théologique, livret d'opéra, sonnet, ou roman comme une tranche de viande ou de fromage à ajouter sur le morceau de pain inférieur du grand hamburger du savoir. Ayant terminé d'empiler les tranches, puis posé religieusement l'ultime tranche supérieure du pain dessus cet immense amas à la comestibilité incertaine, il ouvrit du plus grand sa mâchoire, avala le hamburger tout de go, et disparut loin d'Armadillo. Il ne parle plus à personne depuis.' Dans le flot des phrases il m'avait semblé que le nom de ce loufoque  autant qu'héroïque lecteur était Edgar de Beauregard.

 

Fort de la certitude que l'ogre croulant de graisse qui me fournirait en pétrole dans cette station ne pouvait être que lui, l'image du hamburger s'étant en quelque sorte siamoisée avec le patronyme, je l'avais dès lors reconnu et considéré comme tel. Et alors qu'Edgar s'apprêtait, machinal et taiseux, à remplir le réservoir de mon automobile de son tuyau de pompiste je lui demandai intrépidement :

 

 "Monsieur Edgar de Beauregard, serait il possible que vous ayiez réellement lu tous les livres du monde ?"

 

Le lourd personnage sans se retourner me répondit :

 

"Sûrement pas ! Moi lire ? Pas si fou ! D'abord, sachez monsieur que je ne tolère pas que des étrangers m'imposent des noms sans me connaître ni d'Adam ni D'Eve. Je m'appelle Eaufortunée Bill, et non Edgar de Beauregard.  Le type dont vous causez n'est autre qu' Enoch Odin James Jr., un fondu de littérature qui s'était mis en tête de lire tous les livres du monde ! "

 

Piqué de curiosité, je demandai encore :

 

"Mais pourquoi diable cet Enoch Odin James Jr eût il voulu entreprendre pareille folie?"

 

Eaufortunée Bill jeta son bras en l'air et dit :

 

"Bah ! Chacun au Texas a son appréciation, c'est l'affaire dont  on cause à la radio ces dernières semaines  !  Peut être voulait il que les texans se penchent sur son petit cas personnel, peut être qu'il n'avait rien d'autre à faire de son existence, un désoeuvré pareil, peut être qu'il voulait laisser une trace, peut être qu'il était dévoré d'ambition, affamé de savoir, peut être voulait il aider les hommes à sa façon... Ma petite idée est qu'il était un de ces écrivaillons minables de Fort Worth ou d'Austin qui n'arrivent pas à supporter la condition  de minable et ne  trouvent pas  non plus le courage de devenir des saoulards. ou des bandits.. Alors le diable, voyant là une proie facile, serait venu lui souffler à l'oreille que s'il ingurgitait tout le savoir acquis des hommes, que s'il lisait tous les livres, il se mettrait alors à écrire des choses tellement parfaites et sophistiquées qu'elles synthétiseraient et dépasseraient tout ce que l'humanité avait pu obtenir jusque là, et qu'il percerait à jour, lui, seul, le mystère du Monde, et deviendrait une sorte de génie universel... En somme ça doit être cela..."

 

"Mais qu'est il advenu de ce type ?"

 

"Erf, ma foi pas grand chose ! Je ne sais pas s'il avait même commencé son projet de lecture, s'il était encore dedans ou s'il était parvenu à son but, toujours est il qu'on l'a retrouvé mort, il y a deux jours gisant  seul dans le désert quelque part entre Plainview et Clarendon... Les coyotes avaient commencé à lui faire la charogne si vous voyez ce que je veux dire... Apparement il  s'était fait mordre par un Gila qui lui avait inoculé assez de bactéries  dans la veine pour faire crever un taureau. Il a du salement agoniser le pauvre... A croire que même en ayant lu tous les livres du monde, on n' a pas avancé d'un centimètre dans la vie...Je vous mets 30 litres ?"

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commentaires

if6 02/05/2011 14:49


:) thank you


if6 02/05/2011 14:19


Plaisir à lire ce texte.


poesie-et-racbouni.over-blog.com 02/05/2011 14:28



serviteur,


messire !



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