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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 10:56

Hugo-Claus.jpg

 

Hugo Claus (1929 -2008), écrivain flamand

 

 

Ostende

 

 

C'est là que mon existence commença à tomber en déliquescence.

J'avais dix-neuf ans, je dormais

à l'Hôtel de Londres, sous les combles.

Le paquebot passait sous ma fenêtre.

Chaque nuit la ville s'abandonnait

aux vagues.

 

J'avais dix-neuf ans, je jouais aux cartes

avec les pêcheurs qui rentraient d'Islande.

Ils venaient du grand froid,

les oreilles et les cils pleins de sel, et

mordaient dans des quartiers

de porc cru.

Ah, le cliquetis des dés. En ce temps

de vogelpik et de poker, j'étais toujours gagnant.

 

Ensuite, à l'aube, j'allais longeant la cathédrale,

cette chimère de pierre et de peur,

longeant la digue déserte, le Kursaal.

Les cafés de nuit

avec leur croupiers aux yeux caves,

les banquiers ruinés,

les anglaises poitrinaires

en montant de la nappe turquoise de la mer

les cris cruels des mouettes.

 

"Entre donc, monsieur le vent",

crie gaiement un enfant

et sur Ostende souffle un nuage

de sable venant de l'invisible vis à vis

la brumeuse Angleterre,

et du Sahara.

 

Longeant les façades des pharmaciens qui viendaient

en ce temps là des condoms en murmurant,

longeant l'estacade et les brise-lames,

la minque et ses monstres marins,

l'hippodrome où je cessai un dimanche

de gagner.

 

Dimanches qui allaient et venaient.

Nuits à l'Hôtel des Thermes

où je m'effrayais de ses gémissements,

de ses soupirs, de son chant.

Sa voix continue à hanter mes souvenirs.

 

J'ai connu d'autres Îles, mers, déserts,

Istanbul, ce château en Espagne,

Chieng-Maï et ses mines terrestres,

Zanzibar dans la chaleur de la cannelle,

la lente lenteur du Tage. Ils disparaissent

sans cesse.

 

Plus nettement dans la lumière du Nord

je vois le visage enfantin

du Maître d'Ostende caché dans sa barbe.

Il était de cartilage,

puis il fut de cire,

aujourd'hui de bronze.

Le bronze où il sourit

à la pensée de sa jeunesse raide morte.

 

 

(traduit du néérlandais par Vincent Marnix, Castor Astral,1999)

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