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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 15:08

heureux aveugles

 

 

 

La Taverne des Bons Cloportes

 


 

Connaissez-vous  concitoyens soucieux

Qu’il est, en notre morne ville à l’air délicieux

D’usines mortes, un très singulier boui boui

Satanique et secret qui n’ouvre que la nuit ?

Il a nom  la Taverne des Bons Cloportes.

 

C’est en cette plaie urbaine suppurante, ce quartier

Sordide où, trop bien né, vous n’aviez jamais posé pieds

Vieux corons laqués de suie,  carcasses de baleines

Industrielles, couperose de tôle rouillée,  parpaings obscènes…

Ce jour, aventurez vous en cette vivante nature morte.

 

Le pavé  est humilié d’urines âcres, de glaviots perpétuels.

que des fantômes malingres vous mendient cigarettes est rituel

Et femmes comme chats portent beau le bec de lièvre ; ici  tout est lie,

lie saoulée d’ennui, tous ont la bouche pleine de coprolalie :

ô ce qu’il advient de l’homme quand le progrès avorte !

 

Par tous les pores des briques une peur sans nom suinte

quand patibulent aux rues les gueules mauvaises de coloquintes;

 il vous semblera même que des yeux torves, épiant des fenêtres,

vous transpercent d’envie jusqu’au trognon de l’être

Bonne âme timorée,  feignez la misère, je vous exhorte !

 

En ces gouges faméliques, l’opulence est sacrilège

Et suscite l’opinel : aussi masquez bien vos privilèges.

Céans L’homme survit interlopement d’haschich, d’alcool, de maladie

On se divertit en se démolissant, et chaque jour est une tragédie.

(La mort a tant et tant à faire qu’elle en est ivre morte !)

 

Le soir tombe. En cette venelle glauque, sans un réverbère,

Où la rumeur rauque de rageurs revolvers

Le dispute aux cris de chiards vociférants, des vieillards crevotants

de femmes rossées, engagez votre pas réticent :

c’est l’heure subreptice où vont  coucher les lamentables cohortes.

 

A la lueur de phares mafieux, vous apercevrez un gros chien

Tirant de sa laisse un landau où gît un dénommé Lucien.

Lucien Traviole, tétine aux lèvres, barbe hirsute, heureux légume

Est un esclave doux des poudres planant sans fin sur le bitume.

Suivez sans bruit ce couple de la plus étrange sorte.

 

Le molosse conduira son compagnon dans les environs de Minuit

S’engouffrer par cette devanture de gazes noires où une rougeur  luit.

Vous approchant, vous verrez campé un troupeau de putains délicates

Et le frontispice de néon magenta qui dit : « Abyssus Abyssum Invocat ».

C’est ici. Entrez à la Taverne des Bons Cloportes.

 

Fendant les épais rideaux pourpres de velours humide

Vous pénétrez enfin le mystérieux aquarium morbide

Où évoluent poissons comme vous n’en aviez jamais vu semblables

Rien n’est ici éclairé que par de byzantins candélabres

Et l’opium s’immisce dans vos narines, pour déniaiser votre aorte.

 

Les  fumeuses félines sont rentrées, et vous ont diffusé leur humées

capiteuses au visage. Ne dites rien.  Dans la poix des cigares vous peinez

A distinguer les pléiades de tablées où l’on bâfre sans relâche, à froid,

des bintjes noirâtres en déchiquetant de fines brochettes de rats.

Dix nez épatés vous meuglent de laisser ouverte la porte.

 

En ce chaos  plafonné de galaxies d’ampoules  phosphorescentes ;

Vos précieux tympans fondent : un piano pavoise des gammes graves et lentes,

pour les aigus d’une obèse rousse en robe rouge dont les dunkerquoises

Sérénades évoquent des marins perdus en mer, et des veuves grivoises…

Dans ces ténèbres fourmillantes, un chagrin exquis vous transporte…

 

Au comptoir éburnéen, entre  trois cynocéphales sous prolétaires

Biberonnant l’absinthe, prenez chaise et commandez une «délétère»,

Liqueur de cédrat sidérale. « Vous sucerez un peu les doigts du bon Bouddha »

Narquoise du torchon un barman laotien, visqueux, dodu comme un poussah;

Et l’amère lave de couler dans votre gosier. Faites qu’elle n’en ressorte !

 

Mais voici que les tablées sournoises s’ébranlent  pour des jeux de cartes.

Sous les hures de bouc crochées aux poutres; naturellement pas de charte,

Chacun truande. Vous vous étonnez surtout qu’une jeunette, sublime rouge gorge,

Aie le beau rôle et mate virilement tous les mâles de ce coupe-gorge !

Cette catin borgne sait combien de bagues la main de Satan comporte !

 

D'ailleurs, est ce encore vous, cet homme déshabillé de toute pudeur,

qui vous nargue au miroir,  yeux rouges, coeur débraillé et plein d'ardeur ?

N'est ce pas  vous  l'audacieux grossier  qui effleure les corsages

et se vautre dans les conversations de mafieux d'un certain âge ?

Pour faire amende vous reprenez des verres de vin à robe forte !

 

Imbibé de l’étuve luciférienne, il vous prend de chanter, dépassant toute borne,

Avec les fraternels ivrognes et de confier enfin que vous êtes du capricorne

A ce ventru diagonalement balafré d’une sanglante tâche de vin

Qui vous postillonne l’exploit de sa déchéance, et tous dans le ravin

De la nuit  chahutent et dansent, et vous dansez avec la plus accorte !

 

Or, depuis votre entrée naïve, sans même vous en apercevoir, des yeux

Vous avaient suivis, qu’avaient captivés vos airs  de novice radieux,

Insolite en cet infernal microcosme.  Et si les édentés rient dans la pénombre,

C’est que votre sort est déjà clos. On vous prépare une mort aussi lente que sombre

car il y a là  des bandits féroces qui ne savent que trop ce que le corps supporte.

 

Le gérant, homme capricant en complet noir orné d’un myosotis,

vous toisera d’un œil impérial, puis vous intimera devant tous « viens, fils… »

Sa  moite main sur votre épaule, il vous indiquera du doigt l’horloge de bronze insane

Où vous lirez en lettres d’or italiques la lapidaire sentence : « Ultima, forsan ».

Et tandis que vous rêvez, ivre, béat, à la taverne des bons cloportes,

Une dague dans votre dos doucement vers la mort vous déporte.

Mais poursuivez votre chemin dans la nuit ; priant, muet, pleurant, n’importe !

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