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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 01:58

 

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Le jardin des Poissons Surprenants.

 

 

Toute la nuit, j'avais nettoyé le Jardin Des Poissons Surprenants.

 

Comme d'habitude, cela avait consisté d'abord à passer de long jets d'eau sur les impluviums toisés de chérubins de bronze et rongés de verdure, puis récurer méticuleusement le carrelage resplendissant d'ovales plaques cristallines, lécher d'une éponge sèche les azulejos sataniques des quatre vieux murs de briques qui entouraient le bassin central, combler de soins divers les boléophtalmes qui jubilaient dans leur boue à l'aile nord, plonger nourrir les requins zèbres, frotter le puits des méduses au centre du jardin, de mes doigts maigres et honteux, jusqu'en les plus fins et mousseux interstices de la margelle, et enfin racler les fonds verts grouillants d'algues des 19 aquariums de jade de l'aile ouest où d'indolentes raies planaient sans effort.

 

Après ce labeur tuant, j'avais selon ma coutume les doigts brûlants et ridés, des crampes bien réparties dans toute ma chair d'arthritique et suais abominablement. L'aube n'était qu'une exécrable consolation. Comme tous mes besogneux semblables, je pleurnichais et grommelais contre mon sort sans penser plus loin que cette lamentation, car l'homme est certes volontiers une bête de somme, mais il n'y consent que dans la mesure où le privilège aristocratique de la plainte lui reste encore loisible.

 

Alors que je me délestais de ma combinaison de nettoyeur, j'aperçus que, sur les bords du bassin, quelques poissons étaient restés pour assister au nettoyage rituel. Ils souriaient. Ils riaient même, frétillaient d'un plaisir indéfinissable  et se faisaient rouler sur le sol d'aise. C'était des espèces d'énormes mérous se coudoyant, tous gratifiés d'une panse obèse ridiculement disproportionnée, de  minuscules nageoires, dérisoires vestiges d'une lointaine vie océane, arborant gueules de prisonniers rongées par les ans: ils avaient par excellence le genre de ces poissons qu'on avait maintenu et gavé en ce Jardin pendant des décennies. Ils alternaient moues bizarres et sourires nauséeux, mines impassibles et hilarité contenue. Mais de toute évidence, ils se riaient de moi se payaient ma tête, souverainement. L'un de ceux lança à la cantonnade :

 

" C'est vraiment du travail d'imbécile que tu fais là, de l'admirable besogne d'imbécile"

 

C'était le plus gras de cette bande; enveloppée dans une peau verruqueuse et rougeâtre, il agitait sa nageoire caudale de telle sorte qu'on eût dit un homme se masturbant paresseusement.

 

"De tous les hommes que j'ai vu passer dans le jardin, et Dieu sait si j'en ai vu défiler de pleins bancs, hagards, perdus ou pressés, amants, familles, vieillards, blessés de guerre, c'est bien toi qui me semble le plus misérable d'entre tous. Le plus triste, le plus lamentable à vrai dire".

 

ajouta un diodon dodu, qui semblait humer une pipe aqueuse de sa grosse bouche lippue.

 

"Tu ferais mieux de faire autre chose de ta vie, si tu ne veux pas nous rejoindre finalement dans la sénile déreliction"...

 

Je tentais alors de justifier mon servage. J'expliquais que cela avait toujours été ma charge, de nettoyer le Jardin des Poissons surprenants; que j'avais commencé à assumer ce labeur dès que les muscles m'étaient venus, et avec toutes les misères que j'avais enduré en mon enfance, finalement au moins, je tenais encore à peu près droit, et vivais mon bonhomme de chemin au rythme de cette ascèse certes pas trop convaincue, certes éprouvante, mais enfin assumée et me garantissant petit gîte et petit couvert. Cela comblait pour partie mon existence. Mais les mérous pestèrent et me réfutèrent en bloc :

 

"Imbécile ! Tout cela n'est que pis aller, résignation stupide, puante médiocrité. Un tel manque de grandeur d'âme est criminel ! On croit rêver ! Mais ne nous as tu donc pas assez contemplé pour comprendre !! Pendant toutes ces longues années somnanbules, tu n'as donc pas un instant considéré le désastre révoltant de nos vies  ! Ne te figures tu donc rien, depuis le temps que tu viens chaque soir, que nous ne sommes qu'un banc de poissons bouffis, gavés, abrutis, recroquevillés dans notre cachot de flotte ? Condamnés au claquemur, au barbotage infini dans cinquante malheureux mètres cubes d'eaux !

 

Le diodon renchérit alors et me sermonna comme jamais encore je ne l'avais été :

 

Faut il que tu sois assez aveugle pour ne plus te rendre compte de ce que sont ces gueules de mérous bedonnants, flasques, boursouflés jusqu'à la paralysie, gonflés à ce point que j'en ai peur d'en voir un éclater un matin, comme une baudruche trop tendue ? Oserais tu encore nous dire dans le blanc des yeux, après ces années, que nous sommes encore des poissons surprenants, extraordinaires ?  Moi, le diodon qui n'a plus une seule épine, c'est à dire la raison pour laquelle on me nommait diodon, et Nadine la vieille murène, myope jusqu'au tréfonds des globes, qui ne sait plus distinguer l'anémone de l'écrevisse ! Nous, surprenants !! Et gilbonce ,ce merland effaré, qui ne fait plus que tourner en rond tellement il ne comprend plus rien à rien ? Ajoute à cela, Gustave le vieux crabe émasculé des pinces, et Gouldine la vieille méduse enchêvetrée dans ses propres filets, s'urticant elle même à perpétuité au fond de son puits, le tableau est complet !  Quel affable mensonge que ce zoo aquatique ! Le musée de la déroute ! La gallerie de défaites ! Et toi mon pauvre ami, absurdement, tu viens encore t'acharner à astiquer  notre ruine, pour rendre le désastre chaque jour plus éclatant à la face des visiteurs ! Reprends toi, de grâce ! Libères toi de ces servitudes, cesse de dilapider ton temps, ton temps qui n'est qu'une peau de chagrin, faut il te le rappeler bon sang ! Va t-en, pars, pars, pars sur le champ et laisse nous mourir à petit feu dignement, soulagés de savoir qu'au moins un aura échappé au désastre !"

 

Après de vaines tergiversations, où dans la balance de mon esprit les raisons de rester n'étaient plus que grains de sable contre le poids massif de l'échappée aventureuse et salutaire, ils me convainquirent définitivement. Je m'en fus.

 

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Edouard Dupas - dans MON CRU
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