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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 22:53

aral noir blanc

 

 

 

Les limbes de vase.

 

 

 

I)


Tu erres. Tu erres dans des limbes de vase, perclus d'angoisse, et parfois l'apaisement te vient, comme une toux, comme un hoquet dans la rumination mentale qu'impose les grandes marches dans le désert.

 Ca ne dure jamais.

 

Ce désert flasque t'offre un horizon jaunâtre d'une platitude parfaite, à peine perturbée par de vertes touffes d'orties, ça et là, et de vastes épaves rouillées, roides et pétrifiées à jamais dans un naufrage abstrait.

les jambes bien ancrées dans cette mélasse, tu ressens la froide viscosité de la vase sur la plante de tes pieds nus, et cette sensation est rafraîchie à chacun de tes pas. Tu t'accomodes des coups de fouet qu'infligent les orties à tes cuisses, la seule flore qui persiste en cet interminable limon mou.  Ca te tient éveillé.

Une odeur lourde écrase ces lieux sans noms, une puanteur salée qui n'émane de nulle part et cependant omniprésente. Tu puis respirer, mais ce n'est jamais un réjouissement. Tu aurais volontiers abandonné, cessé de marcher, tu aurais voulu devenir chêne et rester là, planté fièrement, haut et feuillu, offrir un siège par tes fortes racines, un peu d'ombre à un voyageur qui eut peiné dans les parages, éreinté par le travail de sape du soleil despotique. Mais a t-on jamais vu un chêne croître au beau milieu du désert ? Et d'ailleurs as tu l'audace de te croire l'étoffe d'un chêne ?  Allons, il te faut avancer;

Ces limbes, cette vase austère, à perte de vue, ce silence, cette absence de vent, d'astres, il y a de quoi noyer tout espoir, tu en conviendras. D'ailleurs, le soleil gris avachi là haut sur des milliers de nuages enflés, malades,  le soleil te toise et te lamine de rayons.

 Tu n'es pas seul, cependant. Des grappes d'autres aussi sont là, à tes côtés, à progresser péniblement, enfoncés jusqu'aux genoux, luttant dans la vase, comme toi. Sisyphe avait un rocher, lui, un va et viens habituel, et la garantie que sa peine serait solitaire jusqu'à la fin des temps. Vous autres, vous n'avez rien et votre solitude ne sera jamais qu'intérieure.

 


II)

 


Allons quoi, encore un effort ! Où vont ils tous ? La vase a bien un terme ?

Les autres ! D'où tu es, ils te semblent une troupe de soldats pataugeant dans les marécages avant le combat sur la terre ferme. Mais Quelle terme ferme ? quel genre de combat ? Comme si les marécages ça n'était pas suffisant comme combat !

Tu gardes tes distances, ni trop loin, ni trop près. Tu avais entendu quelque part que l'humanité n'est belle que de loin.   Voilà qui est cruellement bien dit. Ils te paraissent ignorants les autres; ignorants de quoi, tu ne saurais le dire, mais bien ignorants d'une chose que toi tu sais. Mais rassures toi, les autres aussi te pressentent ignorant, et dans la même mesure que toi.

Et voilà que tu te prends à suivre ce cortège pataud de loin en loin, cahin caha, ce cortège que tu méprisais timidement... Tu places tes enjambées dans leur sillage. Tu commisères, non ?

Morne mélasse, ternes limbes, néant mou, gluant purgatoire, te voilà à chercher les mots qui décrivent au mieux ce commencement de l'enfer.

Tu t'ennuies non ?

Acclimates toi un peu, fais deuil rond de ces rêves qui empiètent sur ta raison lancinante. Marche, hisses tes jambes, conquiers la mélasse, domine là.

 


III)


Le sinistre en ce pays de vase, c'est qu'il n'y a rien de solide à se mettre sous la main, pas une pierre, pas un bout de bois. De la vase, de la vase désolante, inemployable, inempoignable, presque abstraite.

Tu te souviens de ce que te disais un soir ce poète, au comptoir de la taverne où tu lampais de la cervoise pas chère, dans ce quartier miteux où certaines infortunes t'avaient condamnées à séjourner quelques temps...

 

" Toute époque est de la vase, de la vase sans fin, il n'y a rien à faire... Il faut  se résigner à la creuser, cette vase, et trouver son bien, car la vase cache toujours quelque chose en elle, des épaves, des roues, un temple, de l'or...
c'est à peu près ça la vie d'un homme"...

Mais tu n'as rien trouvé encore, et la vase s'est faite plus profonde. Patiente, patiente. Marche.

 

Tu aimerais laisser une trace, certes. Tout le monde voudrait laisser une trace, quand bien même infime, quand bien même pour une poignée de fous derrière soi. Une trace. Ah, construire quelque chose !  Te retourner voûté, fourbu, au terme des ans, et contempler avec orgueil les petites pyramides que tu auras  pris soin d'ériger chemin faisant, voilà ce qui te gonflerait de joie, l'accomplissement ! Combien malheureux, combien dérisoire serait le vieillard,  sentant les mains de la mort bientôt prêtes à l'étrangler, qui n'aurait rien à léguer à personne et n'aurait rien, plus rien d'autre à faire que disparaitre !

Mais en ce pays de vase, point de matière. Tout est définitivement informe. Ily aurait bien l'os d'un autre, mais s'il t'en prenais l'idée, ton semblable pourrait en faire de même avec ton crâne !

 


IV)

 

 

Tu observes encore les autres. Ils courbent le dos, muets,  ploient sour l'invisible faîte de l'effort; pas un sifflotement, pas un chant d'entrain ne s'élève de la troupe. Ils avancent, ils avancent.

 

Tel parait borgne, et se dépêtre maladroitement pour ne pas être distancé. Tel s'appuie sans cesse sur l'épaule de son voisin pour avancer mieux. Une vieille supporte sans mot dire la petite qu'elle porte au dos. Pauvres humains, avec chacun leur fragment de souffrances bien réparties. Le fardeau est peut être moins atrocement inique, lorsque l'on est ainsi regroupé.

Toujours progressant dans les limbes, zigzaguant entre les orties, tu essaies de t'occuper l'esprit. Un esprit si on le délaisse, il se dépêche de vous moisir l'existence. Tu cherches, tu sondes. Voilà que tu imagines des correspondances entre chacun des autres et des fruits.

Les fruits ! Tu en trembles ! écorces colorées, formes délirantes, sucre, jus, chair ! Si longtemps que tu n'as pas senti cette fraîcheur dans ton gosier, cette si brève explosion de plaisir quand tu mords dans la chair, et que le temps te vole de la bouche aussitôt. A chacun des malhabiles, tu attribues un fruit dont tu as déjà fait l'expérience. Au borgne, une orange, au paresseux, une poire, à l'infante une pomme.

Tes sens te rappellent décidemment à l'ordre ! Grisé par ton délire, tu as attardé ton regard sur chacun d'eux , et voilà que tu as croisé les yeux d'une qui se débat pour arracher ses jambes à la vase. Une femme. Tu en oublies les urtications de l'ortie. Bien qu'un peu distante, elle t'est d'un sublime  brutal. La chevelure de jais, la pâleur du visage oval et lisse, le mystère du regard aiguisent ton envie, mais sous ce ciel étrange, et dans cette vase, les couleurs s'estompent vite. Une longue robe bleue traînante, maculée de sable. Ahah, tu es attiré, n'est ce pas ? Te voici déjà à méditer une cour assidue, disciplinée, tu n'es déjà plus qu'un séducteur. Peu nombreux comme vous êtes, tu as quelque chance de la convaincre. Mais la convaincre de quoi ? Qu'attends tu ? Une élévation ? De la compassion incarnée ? Le velours humide qui conduit à l'oubli ? L'évasion par sa fine béance ? Des échasses, des ailes ? Ou des chaînes ? ou les trois peut être...

T'approchant d'elle à lourdes enjambées visqueuses, tu t'aperçois bientôt qu'une femme n'est pas un fruit que l'on mord pour soulager une faim, mais un être comme toi, un être morne et qui s'ennuie. Et qui en silence, dans ce désert de vase, n'aura de raisonnements ni plus amples ni plus mesquins que les tiens. Un être que tu coudoieras sexuellement dans un but de reproduction qui a été planifié au delà de toi, cela est insupportable et cela ne calme pas tes angoises. Echange quelques baisers, ça sera toujours ça de ravi.

 

Là bas on s'agite. Un conflit à propos d'un bâton englouti dans la vase. C'était le seul bâton de la cohorte.  Des cris, des plaintes des coups. Tel cogne le visage d'un autre, cogne, il bondit  et cogne jusqu'à ce que l'autre capitule dans le sang; et voilà que possédé , il le frappe encore et lui griffe le visage, le griffe, le regriffe, et se prend à dilacérer le front de ses ongles jusqu'à la mort. Cris, rage, attroupement, on laisse la vase absorber le cadavre, éploraisons brèves, et l'on reprend la marche.

 

L'horizon demeure, immuable : vase, vase uniforme, orties éparses, hautes épaves inclinées moirées de rouille....


 Ils marchent encore, suant, râlants, soufflants, sous ce soleil maquillé mais implacable, et chaque fois plus enlisés dans le jaunâtre océan ramolli. Et voilà que tu prends la tête, et que tu exhortes les autres à te rallier :

"Qui m'aime aboutira ! Nous trouverons la terre ferme, il suffit de continuer... Par là !"

Vase infinie, vase irrésolue, aie merci de nous.

 

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Edouard Dupas - dans MON CRU
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