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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 16:42

 

centre-pekin--2-.jpg

 

 

mes Mains

 

 

Mes mains

mes mains 

mes dérisoires petites mains

que baise l'Hiver

aux lèvres glaciales

dans le soir immense de Pékin

 

Balade d'étranger solitaire aux joues écartelées par le froid

le pied sur des avenues qui n'ont rien à faire de moi

inoffensif  désoeuvrement d'un ventre mou

imperméable aux affairements décisifs

de ceux pour qui quelque chose se joue  ici à Haidian

je marche  hermétique avec le scaphandre

de ma langue d'étranger

 

avec pour seul lien nu avec le monde

mes mains

mes mains terrées lâchement

dans le confort de deux bons gants

achetées à la sauvette 

à des petits pauvres chinois grelottant

qui n'en portent pas

et dont l'humour ne réchauffera certes pas

les pelisses

 

car la frénésie du travail 

les Gaolou  l'électricité perpétuelle

n'accalment en rien ce soir  les colères du dieu Pangu

qui souffle des bourrasques sibériennes monumentales

pour ébouriffer les boulevards

et éprouver les os du petit peuple

 

mes mains qui soupirent d'aise

et tâchent de se faire comprendre

 

  dans la trop vaste Pékin

 

et

 

partout  autour de moi

 

mains mains mains 

 

marée de mains

 

acharnées dévouées obligées

 

de toutes sortes et servitudes

 

mains gâchées brûlées surexploitées

des chauffeurs  que la nécessité

menotte aux volants des taxis

 

mains crispées en masse des serfs de tous âges

aux rembardes des bus surpeuplés

sacs de riz humain transbahutés depuis Wudaokou 

vers on ne sait  où

disparaissant corps et bien dans le smog

à l'angle des avenues

 

sisyphiennes juvéniles mains de mignonnes 

en jeans délavés servage cucul en pull rose grotesque

qui passeront la nuit sur 645 jiaozis, 77 fondues

et 2000 nouilles en y mélangeant leurs cheveux

dans l'étuve insoutenable d'une cantine de fandian

 

mains héleuses des agents immobiliers toujours à l'affût

et contraints à toutes les saloperies entourloupeuses

pour pouvoir payer et manger ces  645 jiaozis

 

mains fouilleuses de poubelles

  et subreptices des xiaotou

qui butinent de sacs en sacs

comme la baguette va piochant les légumes d'un bol à l'autre

dans les restaurants hui et coréens

 

mains du mendiant flûtiste hirsute

qui soufflote un air conchié du froid  avenue Xueqing

et qui ferait  mieux d'aller s'exiler dans les montagnes

pour jouer ses airs aux sapins frissonants dans le vent du Nord

 

mains de femmes domestiques accablées de cabats

dont les poignées enfoncent dans les paumes

le douloureux sceau de l'opulence des supermarchés

 

mains perdues pour l'amour des vendeuses de tofu puant

sur les trottoirs glacés

 

mains calleuses endurcies des manoeuvres des maçons

qui dans leur labeur machinal attendent (sans le vouloir vraiment)

qu'un Jing Ke qu'un Zhu Yuanzhang fasse enfin  quelque chose

s'éleve et récuse ce sinistre réel  cette atroce mer de béton qui avance

implacable sur le monde

 

mains jaunies des fumeurs accroupis en silence

mains minuscules des bambins qui ont encore la voix

parfaitement placée et la souple force du roseau

 

mains  fièrement gelées des pilotes de sanlunche

 

mains virtuoses des employées de banque impavides

qui triturent et comptent les yuans qu'elles n'auront jamais

 

mains de patrons cochons qui en ce même soir

plongeront dans le pot de miel luxueux

de la jeune chair des xiaosan

et  gifleront l'épouse

qui restera pour l'argent

 

mains jointes des amants qui doutent

et se quitteront peut être

mains jointes et câlines des étudiantes amies

que l'occidental passant rêve lesbiennes minaudant

dans sa couche

 

et mes mains

 

         solitaires

         malhabiles

         inexpertes

         vagabondes

 

mes mains gourdes dans mes poches

pauvre trésor un peu  trop proche

un peu trop familier splendeurs négligées

que conquièrent lentement des verrues 

mains toujours souillées de boue de morve d'huile

de papiers gras de saluts torves

trempées dans les fontaines mauvaises de tous les pays

d'ignobles latrines  de vieux cahiers poussièreux

 

mains qui se sont tant acharnées à tenter de faire du Beau

et de matérialiser des vers

sur un clavier dont les lettres s'effacent peu à peu

 

mains si médiocres à mentir  à mendier

qui ne savent pas échapper à la besogne

 

mains qui essuyèrent chaque jour

 sueur et larmes et

les dits merdeux quotidiens du

bavard anus

 

mains pleines d'encre enfantine

mains où a perlé  l'urine

et  la semence chaude

de toutes les branlettes furtives

et désespérées

 

main gauche clouée d'une alliance

main droite qui cherchera toujours

une nouvelle femme

 

mains que désarmèrent pour rien

cette poupine petite étudiante du Jiangsu

qui me tint la main le temps d'une promenade au Palais d'été

et me dit avec la plus cruelle innocence :

" est ce une tradition en Europe

que frères et soeurs se tiennent la main" ?

 

 mains que rien n'émeut tant en fin de compte

 que la soie de la peau

 de celles qui la voulurent bien déployer pour nous

qui jamais ne la méritions

 

mains qui oublient

et s'émeuvent à nouveau

 

mes mains

 

mes mains bâtisseuses

qui ont si peu bâti et

mains destructrices

qui ont si peu démoli

 

mes mains fermées ouvertes

fermées comme celles du nourisson

qui empoigne le premier doigt adulte

ouvertes comme celles de ceux

qui n'ont rien

 

mes chères chères mains

 

enferrées par la pudeur

libérées par l'effronterie

puis tendues par la rage

puis baissées par la peur

 

mes mains qui toujours manquèrent de poigne

de griffes, d'audace d'étranglement et d'à propos

 

mes mains qui ne gifleront jamais assez

les outrecuidants les folles et les impies

 

mes mains trop bonnes qui ont encore leurs dix doigts

mes mains qui font la jalousie

de ce vétaran manchot et borgne

qui fume une dernière cigarette

à l'arrêt de bus et n'ose pas le suicide

 

mes mains dans l'Hiver de Pékin

 

mes mains

 

que j'aurai moi aussi plongé un peu

  dans la glaise de ce Monde

          toujours  à pétrir

le temps d'arriver au bout du chemin

et disparaître dans le smog des temps

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commentaires

if6 22/11/2011 18:53

très chouette!

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