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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 12:17

 

Le professorat

 

 

Lorsque l'inspecteur Lapintade, arrivé à la dernière classe de sa tournée, ouvrit la porte de la salle de cours, le soi disant  instituteur, garant de l'éducation républicaine à la blouse noire et à l'austère faciès, se trouvait être en réalité une sorte de guignol surchevelu, dégingandé, vêtu d'une tunique de taffetas bigarrée rouge vert bleu et coiffé d'un chapeau vert demesuré sur lesquelles dansaient des plumes de paon. Le sacripan - sabotant la grandeur nationale à la source des esprits-  infligeait au tableau noir une constellation d'éléphants roses à la craie bleu cependant qu'un chahut apocalyptique régnait parmi les élèves.

 

"Mr Duplan, c'est du propre ! s'exclama en fermant la porte l'inspecteur Lapintade tandis que des enfants découpaient son costume et lui jettaient des oeufs et de la merde au visage. "A votre âge vous ne savez donc toujours point qu'un éléphant rose ne peut être correctement dessiné sur le tableau noir qu'avec une craie verte ?! La révocation vous pend au nez !  je vous le dis en vérité : ne comptez pas sur une carrière professorale !"

 

 

 

Dieu est mort

 

 

Une grande scène, fermée de lourds rideaux écarlates, éclairée de quelques ampoules suspendues. Faisant face sur les sièges, le public, plongé dans l'obscurité. Certains toussent, se rongent les ongles, d'autres émettent des sons discrets, des enfants geignent. Des femmes assomment leurs conjoints d'angoisses futiles, des faux connaisseurs s'ennuient d'avance. C'est un vrai public. Soudain ! Tambours, fifrelins, trombones, clarinettes et bassons résonnent , un choeur s'élève par dessus les notes :

 

"La vie n'a pas de sens

ne cherchez pas de clé

Perdez vous dans les sens

et regrettez après"

 

Les rideaux s'écartent lentement. Lumières de réverbères.  La scène est une rue grise, le soir; quelques poubelles, pas de passants, le calme. Au milieu de la rue, un clochard, étalé sur le flanc, ronfle, tranquille. Par la gauche, arrivent deux personnages en costumes à queue de pie, munis de longues cannes et montés sur des échasses. Ils répètent en avançant vers le clochard endormi, "Dieu est mort, nous avons tous les droits, Dieu est mort". Une fois suffisament proches, l'un se met à titiller du bout de son échasse la panse du clochard.

 

"Eh, l'ami, holà, réveilles toi donc"...

 

Le clochard gémit vaguement mais reste assoupi et change de flanc. Le second personnage monté sur échasses perd patience et sort de la poche de sa veste deux énormes cymbales.

 

"Essayons les cymbales du cynisme" chuchote-il vers le public. Il prend chacune des cymbales dans ses mains et les entrechoque de toutes ses forces un bon nombre de fois en criant :

 

" Hola, Hola, bonnes gens, avis à la population, c'est l'heure de la brioche, de la douce brioche, bonnes gens, venez prendre votre dû, la brioche, la bonne brioche, l'assemblée constituante ne veut plus voir mourir personne, de la brioche, Holà, Holà !"

 

Le vacarme des cymbales et de la harangue finit par réveiller le clochard, qui se lève doucement, frotte ses yeux, et s'étire les bras en bâillant.  "Aââââhhh ... AH ? De la brioche ? de la vraie brioche ? C'est bon ça, de la brioche, c'est doux à la bouche, avec ces petits morceaux de sucre et ses raisins, un peu grillé comme ça par dessus...Mhh... Et où est ce qu'on les donne ces brioches messieurs ?"

 

Les deux sieurs juchés sur leurs échasses éclatent d'un rire métallique et coupant, puis se mettent à rouer  d'échasses le naïf mendiant.

 

"Ahh, ahh, je vous en prie, cessez , cessez, je n'ai rien fait, je n'ai rien, je ne suis rien, laissez moi, grâce, grâce " supplie le clochard sous l'averse des coups.

 

Le premier personnage s'arrête alors et dit, solennel :

 

"Nous te rosserons quand il nous plaira, et cesserons de te rosser quand cela nous semblera approprié. Mesures plutôt ta chance, imbécile : nous sommes venus t'annoncer que Dieu est mort, et tu es parmi les premiers informés !! Dieu est mort ! Une sombre détonation spirituelle a retenti ce matin dans le ciel, n'as tu pas entendu !  Pauvre vagabond, tous ceux qui l'ont su avant toi sont déjà morts ! Te rends tu compte, Dieu est mort, mort, mort !"

 

"Ah ? Ca me fait une belle jambe ! Dieu est mort... La belle affaire !" répond le clochard en tâtant douloureusement ses contusions et ses bleus. "Et tout cela ne nous dit pas où sont ces brioches, d'ailleurs où sont elles, messieurs" ?

 

" Sache avant toute chose, cher ami, que si Dieu est mort, eh bien nous prenons la relève ! Appelles nous tes Dieux, tes bons Dieux, et commence dès à présent à nous vénèrer ! Vénère nous bien bas, bien vilement, sois docile et craintif, car oui, nous sommes tes Dieux à présent" !

 

"Mais que racontez vous au juste, vous êtes fous ! " Ils lui donnent de l'échasse encore. "Police, Police, à l'aide, à l'assassin !"

 

"Tu n'as plus guère besoin d'une quelconque police,nous sommes tes Dieux, imbécile, tes Dieux ! Et pour commencer de nous révèrer, fais nous donc de la brioche."

 

"De la brioche ?"

 

"Oui, de la brioche" répondent ils d'un choeur menaçant.

 

"Mais comment voulez vous que je fasse de la brioche, je n'ai rien, je ne suis qu'un clochard !"

 

"Fais-en, c'est tout."

 

Rideau.

 

 

 

 

 

 

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