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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 23:22

 

220px-Mario Benedetti

 

Mario Benedetti (1920-2009), poète uruguayen

 

 

Ce grand simulacre

 

Chaque fois qu'ils nous donnent des cours

d'amnésie

comme s'ils n'avaient jamais existé

les yeux combustibles de l'âme

ou les lèvres de la peine orpheline

chaque fois qu'ils nous donnent des cours

d'amnésie

et nous pressent d'effacer

l'ivresse de la souffrance

je suis convaincu que ma région

n'est pas le divertissement d'autres

 

dans ma région il y a des calvaires

d'absence

des souches futures/des banlieues

de deuil

mais aussi des candeurs

de hanche

des pianos qui tirent des larmes

des cadavres qui regardent même depuis

leurs vergers

des nostalgies immobiles dans un puits

d'automne

des sentiments insupportablement

actuels

qui refusent de mourir là dans

l'obscurité

 

l'Oubli est empli d'une mémoire

qui parfois ne convient pas 

aux souvenirs

et il faut tirer les rancoeurs par

le bord

au fond l'Oubli est un grand

simulacre

personne ne sait ni ne peut (même

le voulant) oublier

 

un grand simulacre rempli de 

fantômes

ces pélerins qui errent vers

l'oubli

comme s'ils faisaient  le chemin

de Compostelle

 

le jour ou la nuit où

l'Oubli éclatera

explosera en miettes ou crépitera/

les souvenirs atroces et

d'emerveillement

casseront les barreaux de feu

tireront enfin la vérité au monde

et cette vérité sera qu'il n'y a pas 

d'Oubli

 

 

traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

 

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 22:19

220px-Mario Benedetti

 

Mario Benedetti (1920-2009), poète uruguayen

 

 

QUI SAIT 


T'importe t-il beaucoup que Dieu existe ?

T'importe-il qu'une nébuleuse dessine ton destin ?

Qu'un interlocuteur manque à tes prières ?

Que le grand créateur puisse s'avérer le grand injuste ?

Que les tortionnaires puissent être des fils de Dieu ?

Qu'il faille aimer Dieu au dessus de toutes choses

et non au dessus de tes prochains et prochaines ?

As-tu songé que l'amour du Dieu intangible

produit souvent une souffrance tangible 

tandis qu'aimer un corps palpable 

de fille

produit à l'inverse un plaisir presque infini ?

Croire en Dieu t'efface-t-il alors le plaisir humain ?

Dieu a-t-il éprouvé du plaisir en créant Eve ?

Adam a t-il éprouvé du plaisir quand il inventa Dieu ?

Dieu t'est t-il d'un quelconque secours quand ton corps souffre, 

ou n'est il même pas une anesthésie fiable ?

Est-il important pour toi que Dieu existe, ou non ?

Sa non existence serait elle pour toi

une catastrophe 

plus terrible que la mort pure et dure ?

Cela te fera-il quelque chose de découvrir

que Dieu existe mais demeure immergé au centre du néant ?

Cela te fera t-il quelque chose qu'au centre du néant

tout s'ignore et par conséquent rien ne compte ?

Te dérangerait-elle, la présomption selon laquelle

si tu existes bel et bien

Dieu qui sait ?

 

traduit de l'espagnol par E. Dupas

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 20:19

220px-Mario Benedetti

 

Mario Benedetti (1920-2009)

 

Si Dieu était une femme

 

 

                     "Et si Dieu était une femme ?"

                               Juan Gelman

 

 

 

Et si Dieu était une femme ?
demande Juan sans se troubler le moins du monde
ah ça, si Dieu était une femme
il se pourrait que les agnostiques et les athées
nous n'eûssions pas dit non avec la tête
et  dit oui avec nos tripes

peut être eussions nous approché
de sa divine nudité
pour baiser ses pieds point fait de bronze
son pubis point fait de pierre
ses seins point fait de marbre
et ses lèvres point faites de plâtre

Si Dieu était une femme elle ne s’installerait pas
lointaine, au royaume des cieux
mais elle nous attendrait aux portes de l’enfer
avec ses bras jamais fermés
sa rose point faite de plastique
et son amour point fait d'anges

Ah, mon Dieu, mon Dieu

si pour toujours et depuis toujours

tu étais une femme

quel beau scandale ce serait
quel heureux splendide impossible
prodigieux blasphème.                                                

 

traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

 

 


 

 

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 20:06

220px-Mario Benedetti

 

Mario Benedetti (1920-2009), poète uruguayen

 

Théorie des Ensembles

 

Chaque corps a 

son harmonie et

sa disharmonie.

Dans certains cas

la somme d'harmonies

peut s'avérer presque

écoeurante

Dans d'autres

l'ensemble

de disharmonies

produit quelque chose de meilleur

que la beauté.

 

 

traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

 


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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 19:58

220px-Mario_Benedetti.jpg

 

Mario Benedetti (1920-2009)

 

 

Onzième

 

Aucun père de l'eglise

n'a su expliquer    

pourquoi il n'existe pas

un onzième commandement

qui ordonne à la femme

de ne pas convoiter l'homme

de sa prochaine.

 

traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 22:46

Andres-eloy-blanco.jpg

 

 

Andrés Eloy Blanco (1897-1955), poète et homme politique vénézuélien

 

 

 

BESTIAIRE

 

 

 

caiman.jpg

 

Le Caïman

 

C'est le capitaine du Fleuve;
Vieux renard somnolent, vieux Neptune,
avec cette douleur d'éternité
des rescapés du Déluge

sur la plage candide
il soulève sa gueule ouverte, le Capitaine du Fleuve
comme s'il recrachait jusqu'aux cieux
les âmes de ceux qu'il dévora.

Vieux renard, compère du philosophe,
suspect comme le dos d'un livre !

 

 

 

 

raie.jpg

 

La Raie

Scorpion de rivage.
commère vulgaire,
tapie, comme une mauvaise intention,
pleine d'animosité, comme une mauvaise langue.

Peut etre n'entre-t-elle pas dans le Fleuve
parce qu'ils ne la laissent pas,
et elle se tient en embusacde sur la rive, comme la mangue de mars
qui en quittant la coquille, nous la met sur la porte.

 

 

 

 

anguille_electrique_03.jpg

 

L'Anguille électrique

Bolide entre deux eaux, chute de tempête,
chat aquatique - l'âme de quelque chat abattu -
ou plutôt  rayon tombé dans l'eau une nuit
et qui, ayant atteint le fond, fut supris par le froid.

 

 

 

 

piranha.jpg

 

Le Piranha

Dix-millionième partie
d'un requin
multipliée dix millions de fois.
Le Piranha est la plus courte distance
du Fleuve à la Mort.

 

 

 

 

Boa.jpg

 

Le Boa

La queue pendue à un arbre, la bouche dans le fleuve,
il est tout entier un canal :
la cascade vive entre dans l'Orénoque *,
le tributaire de la chair.

 

 

 

 

singe

 

Le Singe

Depuis l'arbre le plus haut, où l'on touche le ciel,
la queue accrochée à la pointe d'une étoile,
le grand père nous salue, avec les mains tendues.

 

 

 

herons.jpg

 

Les Hérons

Est-ce un nuage ? Un point vide
dans l'azur...? Non. Mon ami,
c'est une nuée de hérons...Les épouses du Fleuve...

 

 

 

(* : Orénoque : plus grand fleuve du Vénézuéla)

 

 

Traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

 

 


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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 16:11

julia-de-burgos

 

 

Julia de Burgos (1914-1953)

 

 

Je fus ma propre route

 

 

J'ai voulu être comme les hommes voulaient que je sois :
une tentative de vie;
un jeu de cache-cache avec mon être.
Mais j'étais faite de présents,
et mes pieds posés sur la terre promise
ne se résignaient pas à marcher à reculons,
ils continuèrent en avant, en avant,
se riant des cendres pour atteindre le baiser
des sentiers nouveaux.

A chaque nouveau pas sur mon chemin vers l'avant
le battement déséspéré des ailes de la vieille garde
lacérait mon dos.

Mais la branche était détachée pour toujours,
et à chaque nouveau coup de fouet mon regard
s'éloignait de plus en plus
des horizons familiers:
et mon visage prenait une expression qui venait
de l'intérieur,
l'expression définie qui laissait transparaître un sentiment
de libération intime;
un sentiment qui surgissait
de l'équilibre entre ma vie
et la vérité du baiser des sentiers nouveaux.

Mon cours déjà défini dans le présent,
je me suis sentie un bourgeon jailli de tous les sols de la terre,
des sols sans histoire,
des sols sans futur,
du sol toujours sol et sans limites
de tous les hommes et de toutes les époques.

Et je fus toute en moi, comme la vie fut en moi...

J'ai voulu être comme les hommes voulaient que je sois :
une tentative de vie:
un jeu de cache-cache avec mon être.
mais j'étais faite de présents;
quand les hérauts m'annonçèrent déjà
à la parade royale de la vieille garde,
le désir de suivre les homme me tordit,
et l'hommage resta là à m'attendre.

 

 

  traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

 

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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 15:19

borges

 

 

Jorges Luis Borges (1899-1986)

 

 

Au Coyote

 

 

Pendant des siècles les sables infinis

des nombreux déserts ont souffert

tes nombreux pas et ton hurlement

de gris chacal ou d'hyène insatiable.

 

Pendant des siècles ? Je mens. Le Temps,

cette furtive substance, ne t'atteint pas, loup.

Ta substance est le pur être, le ravissement,

la notre, la lourde vie successive.

 

Tu fus un aboiement presque imaginaire

aux confins de sable de l'Arizona

où tout est confin, où s'exaspère

 

ton aboiement perdu, solitaire.

Symbole d'une nuit qui fut mienne,

que cette élégie soit ton vague miroir.

 

 

Traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 17:48

JosefinaPla1

 

Josefina Pla (1903-1999)

 

 

Tout a commencé dans le miroir.

 

 

Tout a commencé dans le miroir.


Dans la paume indifférente de l'eau
le nuage a simulé des îles, les fondements d'un arc en ciel.

Tout a commencé dans le miroir.
Dans le ciel l'escroquerie de la mare;
la branche a couvé l'oeuf de la lune;
l'oiseau a cousu un voile avec une couture perdue.

Tout a commencé dans le miroir.
l'étoile a cligné de l'oeil en mentant au poisson naïf;
la lune a écrit une musique qui n'a réveillé personne.

Et dans le miroir un matin,
le voyageur a reconnu son fantôme secret,
il s'est vu pomettes et tempes,
pupilles d'eau à jamais captive,
front comme une pierre tombale de lui même.
Il sortit à l'extérieur, et s'oublia à l'intérieur.
Et il commença à se classifier
selon la couleur et son cheveu.

Et les amants moururent pour lui deux ou trois fois,
et les vieux goutèrent l'agonie anticipée,
et l'homme de couleur perdit patrie et amis,
et la beauté vendit le rêve a son époux.

Tout a commencé dans le miroir.

 

 

  Traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 15:43

julia-de-burgos

 

 

Julia de Burgos (1914-1953)

 

 

Río Grande de Loíza

 

 



Río Grande de Loíza ! Allonges toi sur mon esprit
et laisse mon âme se perdre en tes ruisseaux
pour chercher la source qui t'a volé enfant,
et t'a rendu ton chemin follement impétueux.

Enroules toi sur mes lèvres et laisse moi te boire,
pour te sentir mien un bref instant,
et te cacher du monde,  te cacher en toi même,
et entendre des cris d'émerveillement dans la bouche du vent.

Défais toi un instant du dos de la terre,
et cherche le secret intime de mes désirs;
confonds moi dans le vol de mon oiseau fantaisie
et déposes dans mes rêves une rose d'eau.

Río Grande de Loíza ! Ma source, ma rivière,
depuis que le pétale maternel m'a amené à ce monde;
avec toi sont descendus des collines escarpées
mes pâles désirs, pour chercher de nouveaux sillons.
et mon enfance entière fut un poème dans le fleuve,
et un fleuve dans le poème de mes premiers rêves.

Vint l'adolescence. La vie m'a surprise,
emporté au plus large de ton voyage éternel;
et je fus tienne mille fois, et en une belle romance
tu m'as réveillé l'âme en embrassant mon corps.

Où as-tu emporté les eaux qui baignèrent
mes formes, épi de soleil fraîchement ouvert ?
Qui sait dans quel lointain pays méditerranéen
un faune me possédera sur la plage  ?

Qui sait dans quelle précipitation de quelle terre lointaine
je serai renversée pour ouvrir des sillons nouveaux ?
ou si peut être, fatiguée de mordre des coeurs,
je me serai congelé en cristaux de glace !

Río Grande de Loíza ! Bleu, brun, rouge.
Bleu miroir, bleu lambeau déchu du ciel;
chair blanche nue qui vire au noir
chaque fois que la nuit te remet dans le lit;
rouge frange de sang, quand sous la pluie
les collines te vomissent en torrents de boue.

Fleuve homme, mais homme avec la pureté du fleuve,
parce que tu donnes ton âme bleue en donnant  ton baiser bleu.
Mon Grand Seigneur Fleuve. Fleuve homme. Unique homme
qui baisa mon âme en embrassant mon corps.

Río Grande de Loíza ! ... Fleuve immense. Pleur immense.
La plus grande de toutes nos larmes insulaires
si n'était pas plus grande encore celle qui jaillit
des yeux de mon âme pour mon peuple asservi.

 

 

Traduit de l'espagnol par E. Dupas

 

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