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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 18:04

 

 

  jean-lorrain.jpg       

 

 

Jean Lorrain (1855-1906)

 

 

Personnage excentrique de la Belle Epoque, Jean Lorrain (pseudonyme) était à la fois chansonnier, critique d'art, journaliste, romancier précieux et poète pédantesque. Il cumulait à plaisir dandysme mondain, homosexualité affichée, passion de la critique perfide et de la calomnie, de la saillie vulgaire et du vers parnassien, mais il sombra dans l'oubli après sa mort. Le style trop maniéré de son oeuvre, un trop grand attachement aux problématiques esthétiques et culturelles de son époque,  plombé par une réputation éxécrable et méritée eurent raison de sa postérité (pas totalement cependant, puisqu'il existe encore aujourd'hui une avenue Jean Lorrain à Nice, une autre à Fécamp et une place Jean Lorrain à Paris). 

 

 Je retiens néanmoins de cet homme un poème singulier, "Le Visonnaire", qui n'a pas pris une ride tant il est dégagé des circonstances de son époque. Composé de dix strophes d'alexandrins, le visionnaire est une description minutieuse d'un long cauchemar de tonalité presque baudelairienne, qui se conclue sur une vision allégorique de l'humanité d'une brutale justesse.

 

 

 

Visionnaire

 


C'était au fond d'un rêve obsédant de regrets.
J'errais seul au milieu d'un pays insalubre.
Disque énorme, une lune éclatante et lugubre
Émergeait à demi des herbes d'un marais.

 

Et j'arrivais ainsi dans un bois de cyprès,
Où des coups de maillet attristaient le silence
Et l'air était avare et plein de violence,
Comme autour d'un billot dont on fait les apprêts.

 

Un bruit humide et mat de chair et d'os qu'on froisse,
Des propos qu'on étouffe, et puis dans l'air muet
Un râle exténué, qui défaille et se tait,
Y faisaient l'heure atroce et suante d'angoisse !

 

Une affre d'agonie autour de moi tombait.
J'avançai hardiment entre les herbes sèches,
Et je vis une fosse et, les pieds sur leurs bêches,
Deux aides de bourreau, qui dressaient un gibet.

 

Les deux bras de la croix étaient encore à terre ;
Des ronces la cachaient : devant elle à genoux
Trois hommes, trois bandits à visage de loups
Achevaient d'y clouer un être de mystère,

 

Un être enseveli sous de longs cheveux roux
Tout grumelés de pourpre, et dont les cuisses nues,
Entre cet or humide et vivant apparues,
Brillaient d'un pâle éclat d'étoile triste et doux.

 

Au-dessus des cyprès la lune énorme et rouge
Éclaira tout à coup la face des bourreaux
Et le Crucifié, dont les blancs pectoraux
Devinrent les seins droits et pourprés d'une gouge !

 

Et, les paumes des mains saignantes, et deux trous
Dans la chair des pieds nus se crispant d'épouvante,
Je vis qu'ils torturaient une Vierge vivante,
Contre la croix pâmée avec des grands yeux fous.

 

Les hommes, l'oeil sournois allumé de luxures
Devant ce corps de femme à la blême splendeur,
Dont l'atroce agonie aiguisait l'impudeur,
Prolongeaient savamment la lenteur des tortures.

 

Et dans ces trois bourreaux, sûrs de l'impunité,
Raffinant la souffrance et creusant le supplice,
Je reconnus la Peur, la Force et la Justice,
Torturant à jamais la blême Humanité.

 

 

 

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